Vie de l'École

Entretien avec Claudine Hermann

Mme Claudine Hermann, professeur de physique à l’École polytechnique, est aussi membre de comités de réflexion sur la place et le rôle des femmes dans les sciences. C’est à ce titre qu’elle nous a accordé un entretien pour discuter de la place et du rôle des femmes en sciences.

par Pierre-Eric Melchy

Alors que plus de la moitié de la population européenne est féminine, une telle proportion ne se retrouve pas en général dans le domaine des sciences, même si jusqu’au baccalauréat (en France), le déséquilibre n’est pas aussi marqué. D’aucuns disent que les filles font ce qu’elles veulent, que si cela ne les intéresse pas on ne peut pas les forcer, que celles qui veulent s’investir en sciences le peuvent, comme vous en êtes un exemple (première femme professeur à l’X). Que répondre à tout cela ?

Pour répondre à la question de savoir pourquoi, alors qu’il n’y a pas de disproportions jusqu’au bac entre les filles et les garçons dans la filière scientifique, celle-ci est marquée dans les études supérieures, je dirai que, et c’est une spécificité française, la filière scientifique est la filière des bons élèves, est celle que l’on suit lorsqu’on ne veut pas choisir trop vite. Donc dans les terminales scientifiques, il y a beaucoup d’élèves qui ne sont pas scientifiques, qui poursuivront des études littéraires, de commerce… Il se trouve que c’est plus le cas des filles que des garçons, ce qui provoque une baisse de pourcentage importante dans les enseignements supérieurs correspondants.

Quant à savoir si les filles font ce qu’elles veulent, cela ne vient pas que des filles en fait. Des enquêtes ont été faites auprès de parents de jeunes enfants pour déterminer ce qu’ils espèrent pour leurs filles et leurs garçons : les réponses diffèrent et, en schématisant beaucoup, ils souhaitent que leurs garçons réussissent, que leurs filles soient heureuses. Pour parvenir à ces objectifs, ce ne seront pas les mêmes incitations qu’ils exerceront auprès de leurs enfants. C’est peut-être intrinsèque aux filles, mais c’est peut-être aussi le fait de leur éducation.

Évidemment, il y a aussi des garçons et des filles qui s’intéressent aux sciences. Les filles qui s’intéressent aux sciences font des sciences, mais ce n’est pas une grande proportion ; parmi les garçons qui font des sciences, une bonne part ne s’intéresse pas aux sciences ; comme disait une kessière il y a quelques années : « Si l’on enlevait de Polytechnique les garçons que les sciences n’intéressent pas, cela augmenterait la proportion de filles. »

Une certaine dissymétrie existe selon les domaines : beaucoup de femmes se retrouvent en biologie, en médecine (jusqu’à 75 % selon les pays) peu en mathématiques, en informatique (en moyenne dans les pays de l’UE 30 %). Y a-t-il une explication à ce déséquilibre ? Doit-on chercher un rééquilibrage ?

Ce déséquilibre constitue un problème multifactoriel. Évidemment, les jeunes choisissent sans avoir de pistolet braqué dans le dos. Mais en fait leur choix est le résultat de ce qu’ils pensent d’eux-mêmes, de ce que leurs parents leur ont fait penser, de ce que les éducateurs, les conseillers d’orientation leur ont dit : c’est un effet boule de neige. On ne parvient pas à séparer l’inné de l’acquis dans cette question. Donc à la question de savoir si en l’absence d’influence comme celle qui est exercée actuellement on aboutirait à autant de filles que de garçons dans tous les secteurs, je ne sais pas répondre.

Tout ce que je peux dire c’est que la proportion de femmes en mathématiques et en physique est faible et que cela serait mieux s’il y en avait plus. Cela créerait de meilleures ambiances de travail. En outre, on a intérêt dans des groupes de travail à recruter des gens qui ont des parcours différents et des hommes et des femmes car ils sont tous différents et la diversité est source de richesse.

Un autre déséquilibre existe aussi : les postes les plus élevés en recherche, en enseignement, en ingénierie, les postes de hautes responsabilités et de décision en général sont peu féminisés. Leur accès serait-il rendu plus difficile aux femmes ?

S’il n’y a pas de modèle, c’est beaucoup plus difficile pour la première personne qui arrive et doit faire sa voie…

D’où l’importance des campagnes de publicité…

Oui, c’est vrai. Quand on n'a jamais eu de femmes dans son service, ce n’est pas évident. Par exemple dans ce laboratoire, j’ai été la première femme qui ai eu des enfants. Donc le fait que je parte plus tôt le soir pour aller les récupérer, que je puisse être absente en cas de maladie d’un de mes enfants, il a fallu qu’ils le comprennent avec moi.

Si vous arrivez dans un service où il y a déjà des femmes, où l’on sait qu’elles travaillent à un rythme différent parce qu’il faut qu’elles s’organisent, cela devient plus facile. Quand on est la première, il y a forcément des réflexions qui sont plus ou moins bienvenues, et elle le supporte plus ou moins bien selon son caractère : la personnalité nécessaire quand on est la première et celle quand il y en a déjà eu vingt-cinq avant ne sont pas les mêmes.

Pour poursuivre sur le sujet de la cooptation, le fait que les organes de décisions et de choix soient peu féminisés et l’importance des réseaux d’anciens ne restreignent-il pas l’accès des femmes à ceux-ci ?

Effectivement, il est clair que oui. En ce moment, depuis quatre ans, il y a un peu plus d’intérêt pour les femmes cadres, ce qui est lié, je pense, en France, au problème des femmes en politique.

Un autre aspect vient aussi à l’esprit. Après la fusion des ENS féminines et masculines, le nombre global de normaliennes a baissé. Doit-on penser que les critères de sélection ne sont pas adaptés aux filles ? En d’autres termes existe-t-il une sélection féminine et une masculine ?

Tout d’abord, il faut rappeler ce qui s’est passé. Les Écoles Normales n’étaient pas mixtes. Les écoles de Fontenay et de Saint Cloud ont fusionné pour donner ce qui est actuellement l’ENS de Lyon. Celles de Sèvres et de la rue d’Ulm ont donné l’ENS deParis.

Quand je considère ma promotion, filles et garçons, nous avons fait des carrières tout à fait comparables, aucun, ni fille, ni garçon, n’a eu de prix Nobel, donc il n’y a rien à dire de ce côté-là. On a l’impression maintenant que compte tenu du faible nombre de filles qui rentrent, il y a un déficit de candidatures. En effet, une fois que l’on a compris qu’il n’y rentre que trois filles pour la France entière en mathématiques, les filles se disent : « Je ne vais pas être candidate à un truc aussi difficile. » D’autre part, elles peuvent aussi penser : « Si je vais à Normale, nous serons deux tandis que si je vais à Polytechnique nous serons cinquante, ce sera plus sympa. » Il y a donc des facteurs psychologiques.

Ensuite il y a aussi les épreuves. Aux Écoles Normales, les matières non scientifiques ne comptent pas pour l’admissibilité, tandis qu’à l’X, le français compte pour l’admissibilité. L’X choisit donc des profils plus polyvalents, ce qui correspond bien aux filles, qui en moyenne sont plutôt plus polyvalentes. En particulier, elles ont plus de mention très bien au bac que les garçons car celle-ci se construit sur un grand nombre de matières. Alors que les garçons en général sont très bons dans quelques disciplines ; et c’est ce qu’on vous demande dans les classes préparatoires. Alors, cela étant, puisque la règle du jeu est connue, les filles devraient s’y adapter. Apparemment, cela ne convient pas à leur mode de fonctionnement intellectuel.

En relation avec ce point se pose la question de savoir en quoi les concours tels qu’ils sont sélectionnent les bons critères pour les fonctions du monde du travail qui suivront. C’est une grande question à laquelle je ne répondrai pas... On comprend donc bien que pour faire un ingénieur, il faut connaître des sciences mais aussi savoir s’exprimer, avoir des qualités humaines qui lui permette de travailler dans des groupes de gens. Pour être chercheur, cela sert aussi, mais ce n’est pas ce qui est choisi.

En regardant les résultats dans tous les concours, on remarque qu’il existe un petit écart entre les résultats moyens des filles et des garçons selon qu’il s’agit de matières scientifiques ou non ; les filles ayant un avantage dans les matières non scientifiques. Cela dépend donc de la pondération donnée aux matières, et encore une fois du recrutement que l’on veut.

Cela conduit naturellement à la question controversée de savoir s’il y a une spécificité des femmes en sciences, si l’esprit scientifique est sexué. (cf. articles in SCIENCE, 04.93 et SCIENTIFIC AMERICAN, 93)

C’est un problème complexe. Certains parlent des caractères propres féminins, en particulier en Allemagne. D’autres contestent. Y en a-t-il ou pas ? Sont-ils innés ou acquis ? Il est très difficile de répondre. D’autant plus que l’on peut toujours trouver des hommes « sensibles » et des femmes « dures ». Il est vrai que nous parlons en moyenne, mais c’est tellement dispersé que cela n’est pas éclairant. Il existe peut-être une différence d’approche mais encore une fois, cela constitue une richesse.

Page 1 / 2 >>